Le musée imaginaire de Loctudy

Au fil des années, dans le port de Loctudy, mon regard s’est arrêté sur les murs de la cale et les bornes électriques couverts de peinture. Des surfaces familières sur lesquelles les marins essuient leurs pinceaux après avoir effectué des retouches sur les coques de leurs bateaux.

Au gré des interventions, des saisons et des passages, les couleurs se recouvrent, s'écaillent, se mélangent. Aplats, coulures, éclaboussures et griffures composent, sous l’effet du hasard et du temps, une collection fortuite, sans auteur ni intention artistique.

Je photographie ces surfaces de très près, jusqu'à faire disparaître leur contexte. Le mur devient une image autonome ; l'échelle se brouille, les repères s'effacent. La trace du travail quotidien se transforme en composition abstraite, faite de matières, de couleurs et de gestes.

Certaines images évoquent la peinture abstraite : les superpositions de Joan Mitchell, les masses colorées de Nicolas de Staël, les coulures de Pollock ou les surfaces matiéristes de Tàpies. Là où les peintres de l'abstraction ont parfois cherché toute leur vie la liberté du geste et l'accident heureux, les marins les trouvent en essuyant leurs pinceaux sur les murs du port.

Derrière ces fragments colorés, il y a la vie du port : les bateaux qu’on entretient, qu’on répare, qu’on repeint avant leur départ en mer ; les gestes répétés de ceux qui les font vivre, ancrés dans les habitudes et les nécessités du métier.

Ces photographies sont des portraits indirects du port et de ceux qui l'animent. Elles ne montrent ni les marins ni les bateaux, mais portent la trace de leur présence. Elles racontent les coulisses, le travail quotidien se poursuit à terre, le temps passe.

Loctudy, comme d’autres ports de pêche, abrite ainsi une collection inattendue. Un musée sans bâtiment ni visiteurs, sans artistes renommés ni commissaire d'exposition, dont les œuvres se constituent et se transforment au gré de la vie du port. Un musée imaginaire.