distant memories [souvenir perdus]
Philippe Durand Gerzaguet interroge, dans sa sĂ©rie Distant Memories, la rĂ©alitĂ© des souvenirs enfouis, partiellement effacĂ©s, et la capacitĂ© de la photographie Ă les faire revivre, ou mĂŞme Ă les rĂ©inventer. Par la juxtaposition et l’accumulation de petites images souvent floues ou imprĂ©cises, des souvenirs partiels remontent Ă la surface, des histoires se forment.
La capacitĂ© du cerveau Ă enregistrer, classer, enfouir puis restituer les souvenirs est fascinante. C’est l’hippocampe, une partie du cerveau dont la forme rappelle la crĂ©ature marine, qui sert de gare de triage aux souvenirs. A tout moment une image, une scène, une odeur, une sensation peut faire remonter un souvenir lointain que l’on croyait perdu.
“Le cœur est dans la mémoire, il vit en se nourrissant d’images”, comme l’écrit Haruki Murakami.
Souvent, ces souvenirs se glissent dans des rĂŞves, parfois les rĂŞves fabriquent des souvenirs. Le processus de rĂ©miniscence se mĂŞle au rĂŞve, amenant la rĂ©alitĂ© Ă rencontrer l’irrĂ©el. Ils sont la clef des romans d’Haruki Murakami, dont quelques phrases s’accrochent les murs de l’exposition, en parallèle des images.
Ces instants, vécus ou imaginés, ou même volés, matérialisées par ces images, sont offerts au visiteur pour entrer en résonance avec sa propre mémoire.
English
Les montagnes environnantes étaient chargées de lambeaux de nuages bas.
Ils s’effilochaient quand soufflait le vent et, telles des âmes Ă©garĂ©es venant d’un temps rĂ©volu, flottaient sur les pentes dĂ©nudĂ©es Ă la recherche chancelante des souvenirs perdus.
Haruki Murakami – Le meurtre du commandeur
Cette sĂ©rie, qui a vu le jour en 2004, s’enrichit de nouvelles images avec le temps, comme des souvenirs qui reviennent en mĂ©moire. Elle se matĂ©rialise par des tirages multiples, de tailles variĂ©es, installĂ©s dans des configurations choisies en fonction du lieu d’exposition. Distant Memories a Ă©tĂ© accrochĂ© Ă Arles en juillet 2019 puis en 2024 dans le cadre du Off, Ă la galerie L’ANGLE dans une exposition partagĂ©e avec David Tatin.
C’était un souvenir étrangement indépendant, en relation avec rien.
Comme un sentiment aigre de réalité.
Un rêve réel qui finalement n’était lié à rien, bien que je m’en souvenais dans les moindres détails
et que dans un certain sens il soit plus clair que la réalité.
Haruki Murakami – Danse, danse, danse
La mĂ©moire humaine n’est rien de plus qu’une « interprĂ©tation personnelle » d’Ă©vènements.
Faire passer une expĂ©rience Ă travers l’appareil de la mĂ©moire peut parfois
la réorganiser en une séquence plus compréhensible :
les parties inacceptables sont omises ;
« avant » et « après » sont inversés ;
des éléments peu clairs sont précisés ;
nos propres souvenirs sont mêlés à ceux des autres, interchangeables aussi souvent que nécessaire.
Tout cela se produit très naturellement, inconsciemment.
Haruki Murakami – Underground
Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses…
des occasions prĂ©cieuses, des possibilitĂ©s, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver.
C’est cela aussi, vivre.
Mais Ă l’intĂ©rieur de notre esprit — je crois que c’est Ă l’intĂ©rieur de notre esprit —
il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues.
Une pièce avec des rayonnages, comme dans une bibliothèque, j’imagine.
Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références,
pour connaĂ®tre prĂ©cisĂ©ment ce qu’il y a dans nos cĹ“urs.
Il faut aussi balayer cette pièce, l’aĂ©rer, changer l’eau des fleurs.
En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque.
Haruki Murakami – Kafka sur le rivage
On place souvent un paquet de cigarettes à côté de l’objet que l’on photographie, afin de bien évaluer ses dimensions réelles.
Dans mon cas, cependant, à côté des images de mes souvenirs, ce paquet de cigarettes semble s’allonger ou se rétrécir selon l’humeur de l’instant.
Dans ma mémoire, les choses et les phénomènes ne cessent de se mouvoir et de se transformer.
De la même façon, ou bien comme pour rivaliser avec ces transformations continuelles, l’étalon de ma mémoire lui-même, qui devrait pourtant être figé et invariable, semble également évoluer et se modifier.
Haruki Murakami – Le meurtre du commandeur
TIRAGES & PAPIERS
Pour moi, les souvenirs ont des “textures” différentes : certains sont précis, voire hyper-réalistes, d’autres plus vaporeux, plus effacés… Les photographies elles-mêmes contribuent à cette restitution par leur netteté ou leur flou, leur contraste, leur teinte, leur origine (argentique, moyen format, diapositive, instantané, numérique…). Mais il est important que le support joue son rôle, d’où l’utilisation de plusieurs types de papier et de techniques
Papier washi prĂ©parĂ© par l’auteur Ă partir de pulpe de kozo (Ă©corce interne du mĂ»rier) provenant du Japon ou de Thailande (on l’y nomme saa). Fibres très visibles et irrĂ©gulières, effets d’épaisseur et de transparence qui permettent de les exposer Ă©ventuellement sous verres.
Papiers sans apprêt d’origines végétales diverses (bambou, chanvre…) destinés aux dessins ou à la peinture. A l’inverse des papiers photos qui sont préparés pour que l’encre reste en surface, ces supports donnent des contrastes atténués et des images moins précises.
Les catalogues des papetiers Awagami et Hahnemuhle recèlent des rĂ©fĂ©rences peu connues de papiers photo Ă fortes personnalitĂ© qui sont prĂ©cieux pour certains types d’images (Shiramine, Uruyu, Murakumo, Bambou…)
Divers papiers fabriquĂ© par l’auteur Ă partir de recyclĂ©s d’origine diverses, en particulier de vieux livres (avec des vrais morceaux de Victor Hugo dedans).Â
EssuyĂ©s Ă l’huile, inspirĂ©s par la technique japonaise du zokin gake, un essuyage au chiffon d’un glacis de peinture Ă l’huile.
Impression :
Les impressions sont réalisées sur Epson SC-P800 avec des encres pigmentaires. Etant donné le rendu très différents des papiers, chaque impression doit être ajustée individuellement. On pourrait dire que c’est le papier qui choisit la photo.
« In the evening of autumn day,
every moment fades away, nothing is permanent.
Yet, things like a certain “thought” remains
vividly as a beautiful image.
I do not understand the law of how certain things remain while certain things disappear
and I don’t want to know. »
Yamamoto Masao

























